Sortir des sillons, voir autrement

Sortir des sillons, voir autrement. Un billet de Florence Borshy-Desroches.

Dimanche soir.

Je m’assois sur le sofa après une fin de semaine bien remplie. Chris s’affaire à mettre de l’ordre dans la cuisine. Nos cœurs et nos têtes sont remplis aussi – de toutes les choses que nous avons vues ce jour-là.

Nous accueillons tous les deux le silence avec joie – la frénésie fait tranquillement place au repos.

J’enlève mes lunettes. Étant sévèrement myope, ce n’est pas quelque chose que je fais régulièrement. (Je suis si myope que si on plaçait quelqu’un à quatre pieds de moi et qu’on me demandait de compter ses doigts en l’air, je n’y arriverais pas.) Je porte des verres de contact la plupart du temps – et je les troque pour mes épaisses lunettes à l’heure du coucher afin de trouver mon lit.

Mais ce soir, je ne remets pas mes lunettes sur mon nez.

Je ne porte habituellement pas attention à cet _entre-deux_.

Ce n’est pas un moment que j’apprécie particulièrement : le monde est flou, déroutant, et je cherche la structure et le confort auxquels je suis habituée. Donnez-moi mes lunettes, donnez-moi mes verres de contact! Ah dieu merci, cher monde, tu es encore là.

Mais ce soir, cet _entre-deux_ est invitant. Le monde est sombre et flou, mais... je respire encore.

Là où se trouvaient, il y quelques instants, des objets familiers, je découvre des formes vagues et des jeux de couleurs. Le monde est devenu insensé, littéralement.

Et pourtant, une impression de soulagement m’envahit. Un immense soulagement. « Je » suis encore ici.

Je passe ma vie à tenter de catégoriser, organiser, étiqueter et analyser le monde. À essayer de le contenir, cet univers si débordant et changeant, à tenter d’en comprendre le sens. À sentir que la survie de ce « je » est intimement liée à une structure fixe et permanente à l’extérieur de moi.

Et pourtant... me voici.

Le frigo n’est plus un frigo, la table n’est plus une table, le ciel pourrait être la terre, qu’est-ce que j’en sais? Ma curiosité est attisée.

Pourquoi le frigo n’est plus un frigo à mes yeux? Je suis pourtant la même personne, avec ou sans mes lunettes – mais le réfrigérateur ne semble plus être le même. Je ne vois plus un « frigo » - seulement une « grosse tache beige rectangulaire ». Où est passé « frigo »?

Mais surtout – d’où vient ce concept de « frigo »? Ce ne sont certainement pas mes yeux qui comprennent « frigo » - mes yeux n’ont pas changé. Et « frigo » ne vient sûrement pas de mes lunettes ou de mes verres de contact, non plus – Alors, ça doit être mon esprit qui voit, comprend « frigo », qui étiquette aussi une table « table », une chaise « chaise ».

Ces choses que mon esprit étiquette doivent donc être beaucoup plus fluides que je ne le pense... car si elles étaient totalement fixes, je verrais « frigo » tout le temps, avec ou sans lunettes, non?

Et qu’en est-il des événements ou des idées et des concepts ? Ils sont sûrement fluides aussi.

Un instant, une blague nous fait rire, et l’instant d’après elle n’est plus drôle. (Un instant, le frigo est un frigo et l’instant d’après, il ne l’est plus).

Un instant, une fleur est en pleine floraison, et l’instant d’après elle ne l’est plus. (Un instant, le frigo est un frigo, et l’instant d’après, il ne l’est plus).

Un instant, c’est l’été, et l’instant d’après, ce ne l’est plus. (Un instant, le frigo est un frigo, et l’instant d’après, il ne l’est plus).

« Nous pensons souvent que bodhichitta – l’esprit éveillé – veut dire compassion. Mais cela signifie plutôt que le monde est une situation insoluble parce qu’il est changeant et dynamique, et pourtant... nous devons y répondre de toutes nos forces! » - Elizabeth Mattis Nmagyel

Le fait d’apprécier le monde sans mes lunettes m’a réconciliée avec sa nature fluide et changeante – et la mienne, par extension.

Je nous souhaite d’être curieux de nos esprits, de la façon dont ils perçoivent le monde.

Je nous souhaite d’apprécier les _entre-deux_ tout autant que les moments qui semblent reposer sur des vérités stables.

Je nous souhaite de prendre plaisir à être dans l’incertitude, dans l’inconnu, cette source infinie de curiosité et de créativité. Je nous souhaite de cultiver un peu plus souvent une vision qui nous sorte de nos sillons et nous réconcilie avec le flou.

 

Florence Borshy-Desroches aime le vent, les arbres, la mer.
Les fous-rires, les discussions sérieuses, les tissus orientaux, presque toutes les couleurs, les chats, le ciel et les nuages.
Dans sa vie de tous les jours, elle est consultante en administration des arts.
Elle vient de compléter un Certificat en Pleine Conscience Appliquée (Applied Mindfulness Meditation) à l'Université de Toronto.
 www.florencebd.ca




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